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Ǧeṛǧeṛ

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Le figuier en Afrique du Nord : un arbre, une mémoire, une identité

Publié par Ghania Boumekouz sur 10 Septembre 2026, 17:20pm

Catégories : #Communication, #Flore

En Afrique du Nord, le figuier est bien plus qu’un arbre fruitier. Depuis des siècles, il accompagne les sociétés rurales, particulièrement dans les régions amazighes et en Kabylie. Il nourrit les familles, marque les paysages, transmet des savoir-faire et occupe une place singulière dans l’imaginaire collectif.

Le figuier fait partie de ces arbres qui racontent une civilisation.

Photo. Ghania Boumekouz

Un arbre au cœur de la vie rurale

Avec l’olivier et la vigne, le figuier appartient aux grands arbres de la civilisation méditerranéenne. Il s’est profondément enraciné dans les paysages du Maghreb, notamment dans les montagnes de Kabylie, où il s’est adapté à des terrains parfois pauvres et difficiles.

Sa grande force était aussi alimentaire. La figue pouvait être consommée fraîche, mais surtout séchée et conservée pendant de longs mois. Dans les sociétés rurales traditionnelles, la figue sèche constituait ainsi une véritable réserve alimentaire : elle permettait de transformer l’abondance de l’été en nourriture disponible pendant l’hiver.

Le figuier représentait donc une forme de sécurité, presque une " banque alimentaire " familiale.

Le figuier et la culture kabyle

En Kabylie, le figuier est intimement associé au village, à la montagne et à la famille. Les anciennes figueraies ne sont pas seulement des espaces agricoles : elles sont aussi des lieux de mémoire.

Chaque arbre peut être lié à une parcelle, à une maison, à un ancêtre ou à une histoire familiale. La récolte, le séchage et la conservation des figues étaient également des moments de travail collectif et de transmission entre générations.

Cette importance se retrouve dans la langue. Les traditions kabyles connaissent de nombreuses variétés de figues, chacune pouvant avoir son nom, ses caractéristiques et ses usages. Cette richesse témoigne d’un savoir agricole accumulé au fil des générations.

Préserver le figuier, c’est donc aussi préserver une partie du vocabulaire, des techniques et de la mémoire du monde rural amazigh.

Un arbre associé à la fécondité et à l'abondance

Le figuier possède également une dimension symbolique.

Dans différentes traditions méditerranéennes et nord-africaines, la profusion des graines de la figue a favorisé son association avec la fertilité, l’abondance, la fécondité et la prospérité. Certaines pratiques rurales l'intégraient à des rites liés à la terre, aux récoltes et à la fécondité.

Peut-on pour autant parler d’un " arbre sacré " chez les Berbères ?

Nous devons rester prudents. Il n’existait pas une religion berbère unique dans laquelle le figuier aurait partout été adoré comme une divinité. En revanche, de nombreuses croyances, pratiques et représentations lui ont donné un statut particulier, parfois protecteur ou symbolique.

Le figuier appartient ainsi à une ancienne manière de penser le monde dans laquelle la terre, les arbres, les récoltes, la famille et la fécondité étaient profondément liés.

Un patrimoine vivant

L’un des aspects les plus précieux du figuier nord-africain est sa diversité.

Des dizaines de variétés traditionnelles sont connues en Algérie, dont de nombreuses variétés kabyles. Chacune constitue un patrimoine génétique adapté à un terroir et à un climat particuliers.

La disparition d’une variété ancienne ne signifie donc pas seulement la disparition d’un fruit. C’est aussi la perte d’un savoir-faire, d’un nom, d’une technique agricole et d’une partie de l’histoire d’un territoire.

C’est pourquoi la sauvegarde des vieux vergers et la création de conservatoires de variétés pourraient jouer un rôle essentiel.

Une richesse économique encore sous-exploitée

Aujourd’hui, le figuier représente aussi une opportunité économique.

La figue peut être vendue fraîche ou séchée, mais elle peut également être transformée en confitures, pâtes de fruits, biscuits, produits de pâtisserie ou autres spécialités à forte valeur ajoutée.

L’enjeu n’est donc pas seulement de produire davantage, mais de mieux valoriser le produit. Un terroir figuicole peut associer agriculture, transformation agroalimentaire, artisanat, commerce, tourisme et gastronomie.

La reconnaissance de la figue sèche de Béni Maouche par une indication géographique montre déjà la possibilité de transformer une production locale en véritable produit de terroir.

Un rôle possible face aux défis de demain

Le figuier pourrait également retrouver une place importante dans les stratégies agricoles du futur.

Face à la sécheresse, au changement climatique, à l’abandon des terres et à l’exode rural, les cultures arboricoles adaptées aux conditions méditerranéennes peuvent contribuer à maintenir une agriculture diversifiée.

Il ne s’agit évidemment pas de faire du figuier une solution miracle, mais de l'intégrer à des agroécosystèmes associant arbres, cultures et biodiversité.

Son intérêt est à la fois alimentaire, économique, écologique et culturel.

Redonner un avenir au figuier

Le véritable enjeu est peut-être de ne plus considérer le figuier comme une simple tradition du passé. Il pourrait devenir un outil de développement pour les territoires ruraux.

On peut imaginer des vergers conservatoires, des coopératives de producteurs, des filières modernes de séchage et de transformation, des indications géographiques, des marques territoriales, des fêtes de la figue et même des " routes du figuier " associant patrimoine, gastronomie et tourisme.

Il serait également précieux de recueillir la mémoire des anciens : les noms des variétés, les techniques de plantation et de séchage, les recettes, les proverbes, les croyances et les histoires associées aux arbres.

Le figuier, un arbre d'avenir ?

Le figuier est finalement un remarquable exemple de patrimoine bioculturel.

Il est à la fois un arbre, un aliment, une ressource économique, un élément du paysage, un patrimoine génétique, un support de croyances et un lien entre génération d'une part, et les populations d'autre part. 

En Kabylie comme dans d’autres régions d’Afrique du Nord, il raconte une relation ancienne entre les hommes et leur environnement.

Préserver le figuier ne signifie donc pas simplement sauver quelques vieux arbres.

C’est préserver une mémoire, une biodiversité, une culture et des savoir-faire - tout en offrant la possibilité de construire une nouvelle économie rurale autour d’un produit profondément enraciné dans l’identité du territoire.

Le figuier appartient au passé de l’Afrique du Nord. Mais, s’il est intelligemment valorisé, il peut aussi participer à son avenir.

Sources : 

- S. Chaker / Encylopédie berbère, "Figue/Figuier", 1997 

- Saïd El Bouzidi, " Le figuier : histoire, rituel et symbolisme en Afrique du nord"

- FAO, " Algeria - Figs : A Sweet Heritage Strengthening Rural Livelihoods"

- Encyclopédie berbère / IREMAM-NCRS

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