Cet été, l’Algérie a été durement frappée par des incendies dévastateurs, entraînant de lourdes pertes humaines et animales. L’environnement, lui aussi, n’a pas été épargné : la faune comme la flore ont payé un lourd tribut. Depuis 2021, ce phénomène semble se répéter presque chaque année, donnant le sentiment d’une forme d’impuissance persistante des pouvoirs publics.
Une question revient alors, légitimement : pourquoi les leçons des catastrophes précédentes n’ont-elles pas été suffisamment tirées pour éviter que de telles situations se reproduisent ? Et surtout, quelles leçons concrètes pouvons-nous tirer de ces événements afin de sortir durablement de cette situation désastreuse ?
Cette réflexion ne doit cependant pas conduire à une critique stérile, à des procès d’intention, à la diffusion d’infox ou à la manipulation. L’enjeu est trop grave pour que le débat soit réduit à des raccourcis, à des règlements de comptes idéologiques ou à des affrontements politiques. Il devrait au contraire nous inciter à privilégier les faits, l’analyse et la recherche de solutions.
Nous pensons qu’on peut déjà tirer de cette catastrophe une conclusion qui dépasse largement la question de savoir qui est coupable : l’Algérie doit changer de logiciel face aux incendies.
- 1ère leçon : il faut cesser de penser "incendie" et commencer à penser "risque d'incendie"
Un incendie catastrophique n'est pas seulement un feu qu'il faut éteindre. C'est le résultat de la combinaison : météo extrême + végétation combustible + territoire mal préparé + présence humaine + délai de détection/intervention + vulnérabilité des populations.
Le changement climatique rend la première composante beaucoup plus dangereuse : sécheresses plus longues, températures extrêmes, végétation desséchée et vents susceptibles de transformer rapidement un départ de feu en feu gigantesque.
Mais le climat ne signifie pas qu'on ne peut rien faire. Au contraire : plus le climat devient dangereux, plus les autres facteurs deviennent déterminants.
La Banque mondiale a justement dressé un diagnostic assez sévère du système algérien : plans de gestion forestière insuffisamment actualisés, données fragmentées et dispersées, coordination institutionnelle perfectible -la forêt algérienne n'est pas seulement l'affaire des forestiers-, délimitations forestières incomplètes, pression du surpâturage et des défrichements. Elle recommande de passer d'une logique essentiellement réactive à une logique de prévention et de résilience.
C'est probablement la bonne grille de lecture.
- Deuxième leçon : les hydravions ne sont pas une politique de prévention
Il faut évidemment des avions, des hélicoptères, des pompiers, des citernes, des routes d'accès et des moyens de communication.
Mais un pays peut acheter davantage d'avions bombardiers d'eau et continuer à avoir des catastrophes. On l'a vu en France et même au Canada, pays du Canadair.
Mais pourquoi ? Parce qu'un Canadair intervient après l'allumage.
Or, lorsqu'un incendie se développe dans des conditions de chaleur extrême, de vent et de végétation sèche, les premières dizaines de minutes sont déterminantes.
L'Algérie a d'ailleurs commencé à renforcer son dispositif : drones, postes de vigie, moyens aériens et systèmes de détection. En 2026, la DGF indiquait disposer de 35 drones et de 510 postes de vigie, avec 80 drones supplémentaires annoncés. Un projet d'alerte précoce soutenu par la Banque mondiale a également été lancé à Béjaïa.
La question à se poser n'est donc pas seulement si nous avons suffisamment de moyens, mais aussi : Sommes-nous capables de détecter un départ de feu, de comprendre immédiatement sa dangerosité et d'engager les moyens appropriés avant qu'il ne devienne incontrôlable?
Cela implique une cartographie dynamique du risque, des satellites, des drones, des capteurs, des prévisions météorologiques fines et un centre de commandement réellement intégré.
- Troisième leçon : il faut investir beaucoup plus dans le territoire bien avant l'été
C'est probablement là que se situe le plus gros changement à accomplir. Un vrai chantier national.
Une forêt méditerranéenne ne peut pas être laissée pendant dix mois, puis " défendue " pendant deux mois.
Il faut travailler toute l'année sur :
- Le débroussaillement stratégique (non bureaucratique)
- L'entretien des pistes forestières
- La création et entretien de coupures de combustible
- Les points d'eau accessibles aux secours
- L'entretien des lisières des villages
- Les zones tampons autour des habitations
- L'entretien des lignes électriques et des infrastructures
- La gestion des résidus agricoles
- Le traitement des parcelles abandonnées
- La restauration des sols dégradés
- La gestion du pâturage.
Les recommandations vont précisément dans cette direction : gestion du combustible, infrastructures, aménagement du territoire, participation des populations et, dans certains contextes, brûlages préventifs et dirigés, réalisés par des professionnels.
Il ne s'agit donc pas de " mettre le feu à la forêt pour éviter les incendies ", idée qui serait évidemment absurde sans encadrement. Il s'agit de réduire méthodiquement la quantité et la continuité de combustible disponible, là où cela protège réellement les populations et les infrastructures.
- Quatrième leçon : la politique forestière doit devenir une politique territoriale
C'est un point souvent oublié : Le problème n'est pas seulement la forêt. C'est l'interface forêt-habitat-agriculture.
À Béjaïa, par exemple, la Banque mondiale souligne précisément l'imbrication entre zones d'habitation denses et massifs forestiers comme facteur aggravant.
Il faut donc se demander, pour chaque village et chaque zone à risque : Si un incendie extrêmement violent arrive ici avec un vent de 60 ou 80 km/h, comment évacue-t-on 500, 2 000 ou 10 000 personnes ?
Une politique sérieuse devrait produire, commune par commune :
- une carte des zones à évacuer
- plusieurs itinéraires d'évacuation
- des zones refuges
- des points de rassemblement
- une liste des personnes et des familles vulnérables
- des itinéraires pour les secours
- des procédures pour les écoles, entreprises, hôpitaux, élevages, etc.
- des exercices réguliers avec la population.
Autrement dit : on ne doit plus découvrir le plan d'évacuation le jour où le village brûle.
Il faut préciser que la Banque mondiale ne reproche pas à l'Algérie l'absence de politique forestière. Elle estime plutôt que le pays dispose de nombreux instruments, mais que ceux-ci sont encore insuffisamment intégrés, actualisés et opérationnels à l'échelle des territoires.
Sources : Banque mondiale, Radio algérienne, European Forest Institute
(Suite la semaine prochaine)
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Envisager et construire l'avenir. - Ǧeṛǧeṛ
La série d'incendies dévastateurs en Kabylie, durant les étés 2021, 2022 et 2023, ayant causé des dizaines de morts et engendré d'importants dégâts et pertes, demeurera une blessure ouverte...
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