Nous en sommes rendus à dire adieu aux arbres.
À abandonner leurs troncs squelettiques sans les enterrer, ni même nous retourner. À quoi bon un dernier regard ? C’est que nous avons pris nos vacances pendant que le feu ravageait nos forêts. Ceux d’entre nous qui ont choisi de les passer en Kabylie en sont repartis bouleversés. Non pas en raison de retrouvailles émouvantes, longtemps attendues et maintes fois différées, mais à cause de l’effarant état des lieux. Le délabrement de la société et la dégradation de l’environnement sont tels que nous en venons à douter de l’efficience de toutes les actions entreprises, de toutes les bonnes volontés - qu’elles soient individuelles, associatives ou collectives.
Le temps se répète. Désespérément.
Chaque été, notre région subit une agression grave contre la nature. Des centaines d’hectares partent en fumée, sans que cela n’émeuve plus personne. L’État (y a-t-il encore un État digne de ce nom ?) ne tire aucune leçon des sinistres passés et ne prend aucune mesure nouvelle, rigoureuse, susceptible de mettre un terme à ce lamentable échec. En un mot comme en mille, l’État se moque « républicainement » de cette étrange notion qu’on appelle respect de l’environnement. Car autrement, cela ferait longtemps qu’il aurait acquis quelques avions bombardiers d’eau pour équiper la protection civile. Le prix d’un tel appareil est à peine inférieur à celui d’un avion de chasse de dernière génération, sauf que le premier pourrait rendre d’immenses services, notamment dans des zones aussi inaccessibles que la montagne du Képi du Gendarme (dont la forme rappelle le chapeau porté pendant la Révolution française) ou les terrains escarpés de Yemma Gouraya.
Pourtant, des deux côtés du Djurdjura, comme dans la vallée de la Soummam, à deux jets de pierre, nous disposons de vastes plans d’eau aptes à ravitailler ces hydravions, dont l’efficacité est prouvée. Et la mer n’est pas loin non plus. Mais thésauriser semble être un mode de gouvernance à faible risque, surtout quand les compétences sont écartées, marginalisées, voire systématiquement chassées.
En 2009, on avait annoncé l’achat de quelques unités de ces appareils. Qu’en est-il en 2012 ? En 2016 ? Que de temps perdu ! Et surtout, combien de milliers d’hectares de forêts consumés depuis ? Combien de vies animales et végétales irrémédiablement sacrifiées ?
Face à ces atteintes répétées à notre couvert forestier, qui rétrécit comme une peau de chagrin année après année - avec toutes les conséquences que cela aura inévitablement sur la vie des espèces et, par conséquent, sur la nôtre - nous en sommes venus à une conclusion : la solution à apporter doit dépasser le simple sparadrap sur une urgence vitale. Il faut administrer une thérapie de choc. Nous devons nous mobiliser pour identifier des solutions durables et efficaces, afin d’augmenter notre capacité de résistance face aux menaces multiples.
Continuer à bloguer - ou plutôt à blaguer - sur les réseaux sociaux, comme si nous vivions dans un monde normal, est vain. Et dans une société en perte de repères, le risque est de produire l’effet inverse : en croyant sensibiliser à la beauté des montagnes, on attise en réalité la haine des misanthropes et des dérangés de toutes obédiences. Dieu sait qu’ils sont nombreux.
Instaurer un État démocratique, légitime et fort pourrait sortir la Kabylie - comme toutes les régions d’Algérie - du marasme. Mais un tel État ne peut naître que d’un peuple uni dans ses aspirations, clair dans ses revendications. Si les rêves sont morcelés, disloqués, il restera peut-être la possibilité de s’organiser autrement : en ensembles régionaux largement autonomes, fondés sur des affinités et des intérêts communs - des ensembles complémentaires et solidaires.
Oui, nous savons que nous n’inventons rien. Nous ne faisons que marteler ce que d’autres ont dit avant nous. Toutefois, nous y ajoutons ceci : pour y parvenir, un changement global s’impose. Et cela commence par une introspection, une remise en cause de nous-mêmes.
Car comment exiger un changement radical de régime, de paradigmes, de politiques publiques, quand la société elle-même - matrice de toutes les institutions de la République - est si gangrenée qu’elle n’est même plus capable de mettre en place un modeste système de veille environnementale, préférant crouler sous les ordures ?
Quand le voisin d’en face, sans scrupule et toute honte bue, érige une bâtisse qui empiète d’un mètre sur la voie publique ?
Quand l’avocat sans éthique, censé défendre le droit, pactise avec son confrère de la partie adverse dans l’unique but de plumer les deux parties ?
Quand le médecin spécialiste, que vous consultez avec confiance, vous prescrit une radio coûteuse auprès d’un centre de radiologie... dont il est associé ?
Quand le cadre censé superviser un chantier ferme les yeux sur des manquements en échange de quelques ridicules visas pour sa famille ?
Je ne généralise pas, mais je n’en suis guère loin.
Il y a quelque chose de pourri jusqu’à la racine dans le royaume des arbres.
Y mettre le feu ne fera qu’accélérer son agonie. Mais optimistes - par nature et par obstination - nous savons, comme sur la photo qui accompagne ce texte, que des troncs gisants, donnés pour morts, peuvent voir renaître de jeunes rameaux vigoureux, et peupler à nouveau, têtus, la grande forêt.
Quel destin que le nôtre !
Pris en otages dans un cercle infernal où pouvoir et pans entiers de la société se confondent dans une même cupidité, foulant aux pieds toute morale, tissant autour de nous un épais brouillard qui rend impossible toute clarté, tout espoir d’en sortir - sauf miracle.
Car ce système honni a réussi l’exploit de tout corrompre autour de lui, à travers un clientélisme assumé, une volonté systématique de laisser-faire et de laisser-aller, qui incite à abandonner les bonnes pratiques et les valeurs fondamentales.
Quels sont aujourd’hui les citoyens qui peuvent affirmer n’avoir rien à se reprocher ? Combien sont-ils, vraiment ?
Nous nous disons, enfin, que si le pouvoir avait mis autant d’énergie à construire un pays au service de ses citoyens qu’il en a mis à les désorganiser, nos vacances d’été, nos montagnes et nos forêts n’en seraient que plus belles.
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Ce sont ses longues branches souples, retombant gracieusement vers le sol, qui valent au saule son surnom poétique d'" arbre pleureur ". Il affectionne particulièrement les bords de l'eau - ...
https://amis-du-djurdjura.com/2025/05/le-saule-pleureur.html