Aït-Ergane est un village perché à plus de 1 100 m d’altitude, blotti entre le mont Kouriet (1 750 m) et les sommets de l’Akouker (2 305 m). Niché dans une montagne de type alpin, aux paysages dignes de l’Helvétie, soumis à des hivers rigoureux, neigeux et glacials, il a longtemps symbolisé ces confins oubliés des dieux comme des hommes.
Pendant la guerre de Libération, le village fut déclaré « zone interdite » par l’armée française. Ses habitants furent déportés de force vers des camps de regroupement : à Agouni-Gueghrane ou aux Ouadhias pour certains, à Bouira, de l’autre côté du massif, pour d’autres.
Plus de cent de ses enfants rejoignirent le maquis ; moins de dix revinrent vivants à l’indépendance. La majorité d’entre eux, souvent à la fleur de l’âge, tombèrent au combat.
À l’indépendance, ceux qui vivaient dans ces camps de fortune ne revinrent pas tous au village. Beaucoup, en réalité, étaient morts intérieurement. N’est-ce pas que partir, déjà, c’est mourir un peu ? Nombre d’entre eux préférèrent la tranquillité des vallées et des villes.
Parmi ceux qui décidèrent de revenir, peu résistèrent à l’immense défi de la réinstallation. Revenir sur les terres ancestrales signifiait rebâtir les maisons abandonnées depuis des années, défricher les champs, replanter les arbres, et surtout, assurer des revenus suffisants pour faire vivre la famille. Certains repartirent après quelques années d’efforts infructueux, cherchant fortune ailleurs. Et, souvent, ce qu’ils cherchaient n’était pas la fortune, mais simplement les conditions d’une scolarité normale pour leurs enfants - la première école à trois classes n’ouvrit au village qu’au milieu des années 1970 - ainsi qu’une chance d’obtenir un emploi stable et rémunérateur.
Des décennies d’exode… puis de résistance
Jusqu’au milieu des années 1980, l’exode se poursuivait. Les maisons étaient abandonnées aux intempéries et tombaient en ruines, les champs livrés au singe magot. Ceux qui restaient - par manque de moyens pour partir ou par attachement à la montagne - retroussèrent leurs manches. Ils s’organisèrent pour trouver des solutions et améliorer, tant bien que mal, leur quotidien. La tâche semblait immense, et peu y croyaient.
Mais le montagnard est un être façonné par un environnement dur et exigeant, et qui n’a d’autre choix que de s’adapter et de persévérer.
Au fil des ans, plusieurs équipes se sont relayées à la tête du Comité du village. Ces dernières années, l’arrivée d’étudiants, de cadres et d’universitaires a apporté une rigueur nouvelle dans la gestion et la résolution des problèmes. L’approche a changé. Toutes ces équipes, néanmoins, ont un point commun : la transmission dans la continuité, afin de ne pas perdre de vue les objectifs collectifs.
Ainsi, en quarante ans, le village s’est métamorphosé et a fait un bond de cinq siècles en avant, passant du moyen-âge à l’ère moderne.
Hier encore, Aït-Ergane était un hameau abandonné aux hivers implacables, sans eau courante, sans électricité, sans route praticable, isolé du monde pendant des semaines lorsque la neige bloquait les accès. Il n'y avait aucune structure sanitaire ; il arrivait que des femmes meurent en couches, faute d’être évacuées à temps vers une clinique située à 20 km.
Aujourd’hui, on y trouve une école primaire et plusieurs annexes réparties dans les différents hameaux, un collège, un dispensaire, une bibliothèque. Le village dispose de l’électricité, de l’eau courante, de fontaines publiques aménagées à partir des sources, d’une route goudronnée et régulièrement réhabilitée. Il est également raccordé au gaz de ville et à la fibre optique depuis l’été dernier.
Ces derniers mois, un stade flambant neuf, conforme aux normes, a été inauguré dans un décor majestueux, pour la plus grande joie de la jeunesse.
Il faut le dire : ces réalisations ont exigé des efforts immenses et un courage quotidien. Les habitants d’Aït-Ergane, face à une adversité bien réelle, n’ont jamais abdiqué. Ce sont de grands travailleurs, dotés d’une volonté à toute épreuve. Mais leur volonté seule n’aurait pas suffi sans le soutien constant de l’État - même si ce soutien fut parfois arraché de haute lutte.
Les deux derniers walis de Tizi-Ouzou, de l’avis général, ont été exemplaires par leur présence et leur engagement en véritables serviteurs de l’État.
Feue ma mère répétait : « Dawla am Rebbi ». Autrement dit : L’État possède presque les mêmes pouvoirs que notre Seigneur. Mais il n’existe plus d’État providence. À nous de montrer l’exemple en nous mettant au travail ; le reste suivra naturellement.
Les résultats sont là :
- Beaucoup de ceux qui avaient quitté le village y reviennent et y construisent de belles maisons, intégrées à leur environnement.
- Les terres sont de nouveau cultivées et ont retrouvé leur valeur.
- De nombreux commerces ont vu le jour, offrant produits et services indispensables aux habitants.
- Des ateliers artisanaux transforment désormais les produits issus de l’agriculture locale.
- Le village sort de son isolement grâce à une communication maîtrisée sur les réseaux sociaux et accueille des visiteurs venus de partout.
Il s’agit maintenant de poursuivre sur cette dynamique et de projeter nos villages dans la modernité autour de quatre axes structurants :
1- Autonomie énergétique : Développer des solutions solaires et éoliennes pour couvrir l’essentiel des besoins, en réduisant la dépendance au réseau national et la facture - ce qui suppose une évolution de la réglementation.
2- Gestion moderne et rigoureuse de l’eau : Réaliser un audit hydrique, optimiser les ressources, créer des réservoirs, des mares et des étangs ; adopter un modèle alternatif au tout-à-l’égout afin d’éviter la pollution des rivières et des barrages.
3- Habitat montagnard adapté : Promouvoir un modèle de construction résilient, adapté au changement climatique, utilisant des matériaux locaux, sains et économiques.
4- Coopératives de développement : Valoriser les ressources agricoles et pastorales, transformer et commercialiser les produits locaux, exploiter les plantes sauvages, conditionner miel, fromage et lait, et créer un label “Montagne algérienne - 100 % naturel”.
Si Aït-Ergane n’a pas de leçons à donner aux autres villages de Kabylie - tant ils partagent le même esprit d’effort - il demeure un exemple de résilience pour l’Algérie, qui se trouve à la croisée des chemins et a besoin de tous ses enfants, particulièrement ceux de la diaspora, pour se reconstruire en priorité et envisager des lendemains prometteurs.
Une route a été ouverte par les habitants à travers la montagne, reliant les wilayas de Tizi-Ouzou et de Bouira, et ce malgré l’opposition, légitime, des gestionnaires du Parc national du Djurdjura. Mais puisque « le mal est fait », il convient peut-être d’envisager son aménagement et son bitumage, en imposant si nécessaire des conditions strictes pour limiter l’afflux de voyageurs et ses impacts.
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Ait-Ergane : Une montagne et des hommes - Ǧeṛǧeṛ
En cette année marquée par les bouleversements et les aspirations du peuple algérien, un événement majeur mérite d'être souligné : l'aménagement et l'ouverture d'une nouvelle route carross...
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